Par Olivier Gajan – Directeur associé de Mélétys
La catastrophique et ubuesque aventure des bleus a été largement commentée, décriée, moquée. Il ne s’agit pas ici d’en rajouter sur les hommes, le ridicule de la situation. Cependant, la séquence Raymond Domenech est un modèle d’analyse en terme de management que nous pouvons utiliser et comparer à notre étude de l’Observatoire du management.
Tout d’abord l’historique :
- Séquence 1 : Qualification pour le mondial 2006 (Et oui, il faut remonter à la base pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui).
Domenech souhaite construire une nouvelle génération en éliminant les leaders de la veille encore en activité (Zidane, Petit, Lizarazu….). Les autres leaders incontestables et les plus importants ayant mis fin à leur carrière de joueur (Deschamps, Blanc).
La démarche peut être défendue. Cependant la manière de le faire est critiquée et les leaders écartés sans ménagement feront ses ennemis du futur car ils deviendront les commentateurs du manager.
Cependant, Domenech sans leader est vite limité et doit rappeler les joueurs emblématiques et d’expérience pour passer l’obstacle des qualifications.
Cet apport des Zidane, Thuram, Makelele, Vieira donne confiance et envie à la jeune génération et leur permet de passer ces qualifications avec succès.
Leçon de la séquence 1 : Lorsque vous avez besoin de résultat rapide, il est nécessaire de faire “tirer” votre équipe par des leaders plutôt que d’essayer de pousser les moins bons à être meilleurs.
Sur le long terme, en revanche il faut tout de même travailler à préparer l’ensemble de l’équipe au départ de vos leaders. Lorsque vous prenez le pouvoir, si vous n’y prenez pas garde, les personnes que vous privez de ce pouvoir risquent d’être vos “barons” de demain si vous oubliez de valoriser leur action.
- Séquence 2 : Malgré de nombreuses critiques, et des débuts difficiles, les Français se révèlent en phase finale autour d’un objectif : “être présent lors de la finale”.
Une fois cet objectif atteint, le jour de la finale, plus d’objectif collectif, donc chaque joueur se donne un objectif individuel. En l’occurrence, le leader sur le terrain en avait un, Zidane voulait marquer l’histoire en étant le premier à gagner deux finales en marquant les deux fois. Deux minutes après avoir failli mettre ce fameux coup de tête qui aurait marqué l’histoire, le faisant entrer au panthéon des footballeurs du monde, il en mit un autre, beaucoup moins glorieux, fusillant ainsi la confiance et le moral du reste de l’équipe, mais cela n’avait plus d’importance pour lui.
Leçon de la séquence 2 : Un objectif fédérateur mobilise et rend performant une équipe dans le même sens. Lorsque cet objectif est atteint et qu’aucun ne le remplace, alors chaque acteur se resserre autour de ses propres intérêts.
- Séquence 3: Sans vraie analyse managériale de ce, quand même, bon résultat de l’équipe de France, Raymond Domenech est reconduit dans ses fonctions pour quatre ans. Sans analyse de ses manques sur la qualification difficile des Français et sur le pourquoi de la perte de la finale. Cette décision a donc eu un impact direct sur ce que nous vivons aujourd’hui.
Leçon de la séquence 3 : Il est nécessaire d’analyser les mauvais résultats pour réagir, mais également les bons car ils peuvent parfois être l’arbre qui cache la forêt.
Séquence 4: L’Euro 2008, calamiteux, avec des joueurs compétents dans leur club, apparaissent au grand jour les manquements au management humain et tactique du manager Raymond Domenech. Il n’a pas su trouver les leaders qui relayeront sa voix sur le terrain. Mais il est reconduit car il assure que son objectif est 2010 et donc que cet échec n’est qu’une étape dans la construction du groupe.
- Leçon de la séquence 4 : L’objectif est certes très important mais un véritable “plan” pour l’atteindre est également nécessaire, les dirigeants ayant reconduit Domenech ont oublié de s’en assurer pour éviter un autre problème qui était le paiement du dédit au contrat de 4 ans du sélectionneur.
- Séquence 5 : Qualification au mondial 2010
L’équipe navigue à vue, sans véritable direction et les joueurs sentant la catastrophe arriver, et les conséquences néfastes de celle-ci sur leur propre carrière, envoient leur leader Thierry Henry négocier une “entente” avec le sélectionneur autour d’un objectif commun. Les joueurs prennent les choses à leur compte et l’envie revient dans ce contexte difficile et se qualifient de manière discutable, certes, mais avec une envie nouvelle et avec l’émergence d’un leader. Malheureusement, la manière d’obtenir le résultat aura des conséquences psychologiques sur celui-ci et sera très peu payé et soutenu pour ce sacrifice.
Leçon de la séquence 5 : A tout pouvoir l’existence d’un contre-pouvoir est bonne afin de recadrer les dérives ou les incompréhensions liées à l’exercice solitaire de ce pouvoir.
- Séquence 6 : La sélection. Après une année faste pour les clubs français en Europe, les compétences sont nombreuses et nous sommes sûrs que le sélectionneur quels que soient ses choix (qu’un technicien pourrait contester mais ce n’est pas le sujet) pourra bénéficier de joueurs compétents dans leur club. Seul bémol, la méforme de son leader Thierry Henry, écarté et dans l’impossibilité psychologique de jouer son rôle de leader charismatique.
La préparation commence de manière positive car l’envie de bien faire est sans aucun doute présente dans tous les esprits. A l’heure ou nous écrivons ces lignes nous ne savons pas si le projet sportif pour cette coupe du monde est présenté aux joueurs, néanmoins le seul objectif présenté aux médias est peu mobilisateur ( aller loin au moins en quart de finale). Pendant les matchs de préparation nous verrons bien que certains joueurs se seront mobilisés sur des objectifs individuels et non collectifs, ne constituant donc pas une équipe efficace. Les clans se forment et de multiples contre-pouvoir apparaissent.
Leçon de la séquence 6 : Un objectif qui ne mobilise pas fragilise, et tue le collectif au profit de l’individualisme ou du communautarisme.
- Séquence 7: Les deux premiers matchs : le collectif est absent et chaque joueur ou groupe de joueurs essaie de se montrer sans penser ou jouer avec les autres. Les limites sont éclatantes. La synergie fait place à l’individualisme et les dissensions apparaissent. Lorsque l’entraîneur essaie de redonner des consignes, il est en but aux insultes d’un joueur. La fameuse phrase que nous ne reprendrons pas ici avait une signification profonde et motivée. Il fallait comprendre: “Monsieur l’entraîneur, sans le respect que je n’ai plus pour vous, vous me faites jouer à un poste dans lequel je ne me sens pas bien et qui ne me permet pas de montrer mes qualités. Cela a des conséquences importantes pour ma carrière que je ne pourrai pas valoriser mes contrats et mes sponsors, aussi suis-je inquiet et mal à l’aise”.
Leçon de la séquence 7 : La suite logique de la séquence 6 donc même leçon.
- Séquence 8 : L’histoire est relayée dans les médias et le manager qui aurait pu défendre son joueur et sa crédibilité en passant le message que le recadrage a été fait et que l’histoire est traitée en interne, qu’il s’agissait d’une simple réaction émotionnelle compréhensible : en sommes, rien de grave. Mais il choisit de s’en servir pour mettre la responsabilité de l’échec sur ses joueurs afin d’éviter l’éclatement des instances dirigeantes qui font l’objet de la gabegie des médias. Une stratégie bien souvent employée pas certains managers d’entreprises cachant leurs mauvais résultats derrière la soi-disant incompétence de leur collaborateur.
La réaction logique des joueurs est la fronde et la rébellion dont la grève d’entraînement a pour objectif d’écarter l’entraîneur du pouvoir et reprendre leur destin seul en main. Loin d’être une réaction d’enfants gâtés, c’est l’instinct de survie qui les poussent dans ce sens et leur permet de collectivement se remobiliser collectivement contre le pouvoir. Cela leur permettra sûrement d’y retrouver une cohésion sur le terrain mais sera-t-elle suffisante? A l’heure où nous écrivons ces lignes nous ne le savons pas encore.
Leçon de la séquence 8 : Si vous ne mobilisez pas votre équipe derrière un projet commun et si, en plus, vous cachez vos manques en vous déresponsabilisant derrière les incompétences de vos collaborateurs, ceux-ci se rebelleront naturellement en retrouvant l’esprit d’équipe contre vous. Cela peut avoir un effet positif à court terme car l’équipe est à nouveau collective. A moyen terme, il manquera une direction et des repères clairs et cette mobilisation éclatera une fois l’objectif atteint, la mise à l’écart du manager.
Selon notre analyse donc, le simple changement de manager suffira à résoudre le problème de l’équipe de France. Il n’est point nécessaire de remettre en cause, les joueurs, les salaires, le sport…Comme il est écrit ici ou là.
Nous avions écrit ces lignes avant la dernière défaite des bleus. Celle-ci intervenue, il est une dernière leçon que nous pouvons tirer de la période Domenech. En effet, il est beaucoup reproché aux joueurs leur distance, leur prétention face à leur public, ceci seulement lorsqu’il sont en équipe de France, car en Club, cela leur est peu reproché apparemment. Nous pouvons nous poser la question de savoir s’il n’y eut pas, en effet un mimétisme avec leur manager. En réalité une équipe finit toujours par ressembler à son manager…Surtout quand celui-ci reste si longtemps. N’a-t-on pas l’équipe que l’on mérite?
Alors pourquoi revenir sur cette triste histoire dont les médias nous abreuvent ces jours-ci à plein temps ? Parce que les conclusions de notre observatoire du management présente les mêmes symptômes que l’équipe de France de football. La majorité des salariés cadres et non cadres qui ont répondu à notre enquête nous disent finalement la même chose que les joueurs de l’équipe de France. “Les compétences et le savoir faire sont là, mais il n’y a pas d’objectifs collectifs et j’ai donc l’impression que mes objectifs individuels ne sont pas pris en compte, je ne suis donc pas motivé et me resserre donc sur mes propres intérêts et ne suis solidaire de mon équipe que pour pallier aux manquements de mon management ».
Les enjeux et la médiatisation d’une coupe du monde sont tels que nous pouvons l’observer dans un temps très court dans le sport. Ce même phénomène se produit plus doucement mais assez sûrement dans nos entreprises. Ferez vous comme les dirigeants de la Fédération Française de Football, attendrez-vous que la situation éclate avant de réagir


Bonjour,
Merci pour cette intéressante analyse, en particulier sur l’axe du leadership individiduel et collectif au sein de l’équipe, ainsi que sur la logique d’objectifs (eux aussi individuels et collectifs).
Il est intéressant de revenir dans le passé pour mieux comprendre l’échec lors de la dernière coupe du monde.
Nous avons également ublié sur notre blog une analyse des erreurs de management de l’équipe de France. Notre angle d’attaque est différent, mais je retrouve pas mal de similitudes sur le fond !
http://clubethik.blogspot.com/2010/07/les-11-erreurs-de-management-de-lequipe.html